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Archéologie > GILOTTE Sophie

Albalat (Romangordo, prov. Càceres, Estrémadure), la vie quotidienne d'un établissement frontalier d'Al-Andalus (Xe-XIIe siècles) | 2014

Le projet pluridisciplinaire et international qui a démarré très modestement, en 2009, sur l'établissement médiéval d'Albalat/Mahâdat al-Balât (littéralement « le gué de la voie ») entend participer à la connaissance des formes d'occupation d'un territoire périphérique d'al-Andalus, sur lequel pèsent de nombreuses zones d'ombre (fig. 1). Relativement ignorée par les sources, et offrant donc peu de prise à des études historiques classiques, l'actuelle Estrémadure et notamment sa zone septentrionale, est pourtant très riche en vestiges remontant à l'étape de la domination musulmane (VIIIe-XIIIe siècles).

Quoique repéré depuis longtemps, le site d'Albalat n'avait pourtant jamais fait l'objet d'une approche archéologique, condamnant à répéter toujours les mêmes informations, principalement tirées des sources textuelles. Ces dernières permettaient toutefois de poser un certain nombre de jalons qu'il convenait de confronter aux données de terrain. Ainsi, les rares mentions qui s'y réfèrent laissaient percevoir l'importance stratégique d'un établissement d'origine musulmane, en fonction au moins dès la seconde moitié du Xe siècle, et passé temporairement aux mains des troupes chrétiennes avant sa conquête définitive, hypothétiquement placée à l'aube du XIIIe siècle. À partir de la fin du XIe siècle et au cours des décennies suivantes, son histoire est ponctuée d'intermèdes belliqueux, avec plusieurs phases d'occupation chrétienne qui reflètent le fragile équilibre géopolitique de la région.

En dépit de l'intérêt que semblent lui porter les deux factions opposées, Albalat pouvait être considéré, à première vue, comme un noyau d'importance secondaire : sa superficie réduite, avec 2,5 hectares intra-muros, et son unique ligne de muraille protégeant une ancienne terrasse fluviale du Tage, répondait à la configuration d'une petite fortification contrôlant l'un des rares gués permettant de franchir le fleuve. À cela s'ajoute l'ambivalence qui entoure son statut, puisqu'il est mentionné successivement comme ville (madîna), forteresse (hisn/castelum) ou capitale d'une province homonyme (iqlîm). En outre, une lecture préliminaire des différentes phases constructives de sa muraille, qui était le seul élément monumental visible avant les fouilles, rendait compte de nombreuses activités de réparations et de transformations, confortant par là même l'hypothèse d'une trajectoire sans doute étendue et complexe, mais qui restait entièrement à préciser. Ce processus évolutif, observé de façon très imparfaite, ne pouvait suffire à lui seul à rétablir toute l'histoire de l'établissement médiéval ni à définir le type d'occupation qui lui était associé. Finalement, l'absence de vestiges superficiels intra-muros, c'est-à-dire dans le secteur qui aurait dû être, a priori, le plus construit, pouvait être de mauvais augure.

Des prospections, engagées à la faveur d'une baisse du niveau de l'actuel lac de barrage qui masque le lit originel du Tage, ont toutefois démontré que l'occupation ne se limitait pas au périmètre emmuraillé : une nécropole, un faubourg mais également un hammâm, tous situés en contrebas de la muraille et à une cote aujourd'hui inondable, faisaient donc partie d'un ensemble bien plus vaste que ce que l'on pouvait espérer.

En 2009, des prospections géophysiques (M. Llubes Univ. Toulouse III) ont mis en évidence d'importantes variations de résistivité, trahissant la présence de vestiges enfouis à faible profondeur que la microtopographie ne révélait aucunement. L'ouverture de sondages a permis de confirmer ces observations, confirmant le grand potentiel archéologique de la zone intra-muros (fig. 2). Depuis lors, les interventions menées conjuguent volonté de formation pour des étudiants bénévoles et des recherches de haut niveau grâce à l'intervention de spécialistes français et espagnols appartenant à différentes disciplines (géophysique, archéozoologie, paléobotanique, céramologie, chimie, etc.).

Les résultats obtenus par le biais d'une approche extensive sont en train d'offrir une vision nuancée du site, dont la vie s'arrêta brutalement vers le milieu du XIIe siècle. Les nombreuses pointes de flèche, les traces de violents incendies et de destructions volontaires ainsi que la consommation anormale d'équidés ou encore l'occultation d'un petit trésor de dinars laissent peu de doute sur la nature belliqueuse de l'évènement qui mit terme à l'occupation (fig. 3).

Les différents types de structures qui s'articulent le long de rues renvoient pour la plupart à des contextes domestiques (des maisons aux plans plus ou moins complexes) et démontrent l'existence d'une trame planifiée, avec un réseau d'assainissement et des puisards (fig. 4).

Par ailleurs, la mise au jour de deux ateliers métallurgiques à proximité d'un grenier ou réserve alimentaire suggère la présence d'un quartier peut-être tourné vers les productions artisanales et le commerce. Parallèlement, les données issues de sondages profonds démontrent la puissance des dépôts stratifiés, signe d'une intense activité constructive, généralement caractéristique des milieux urbains. Leur datation absolue reste malheureusement malaisée en raison de l'indigence du matériel significatif qui leur est associé. En revanche, l'abondant mobilier de la période almoravide qui a été piégé dans les niveaux de destruction, incluant des restes organiques préservés par carbonisation et parfois par minéralisation, se présente comme une véritable manne pour reconstituer des pans de la vie quotidienne des habitants d'Albalat et s'interroger sur leurs statuts. Il devient possible d'aborder les pratiques alimentaires (place de certains fruits, comme les châtaignes ou les glands doux, peu fréquents dans la diète méditerranéenne, ou encore du vin stocké dans des jarres), la composition et la gestion des cheptels (dominés par l'élevage d'ovins-caprins et le gibier) et du milieu naturel environnant (sélection des essences pour les constructions, par exemple). La diversité typologique du corpus céramique associée à l'observation macroscopique des pâtes renvoie à plusieurs sites de production et, par là même, à la problématique générale de la circulation des biens (fig. 5). D'autres aspects, comme le poids de la religiosité populaire, perceptible au travers d'amulettes et de symboles magiques, ou les activités ludiques représentées par des jeux de marelles et des pièces d'échec, sont autant d'éléments qui redonnent une dimension humaine aux vestiges exhumés.

Un autre volet, instauré pour la première fois lors de la campagne 2014, a permis d'initier la consolidation d'une grande demeure entièrement dégagée au cours des campagnes précédentes (fig. 6) afin d'en préserver les vestiges et de jeter les bases de leur future mise en valeur.

Sophie Gilotte (CNRS, Ciham-UMR 5648), dir.

Albalat a été déclaré en février 2014 « Bien de Interés Cutural ».

 

Orientations bibliographiques

GILOTTE, Sophie, « Albalat en el contexto del poblamiento en el norte de Extremadura », La marca inferior de al-Andalus. I-II Jornadas de Arqueología e Historia Medieval, Mérida, 2011, p. 147-164.

GILOTTE, Sophie, « Les fouilles d'Albalat », Dossiers d'Archéologie, 365, 2014, p. 22-27.

GILOTTE, Sophie « La frontière à l'époque almoravide : le cas d'Albalat », catalogue de l'exposition le Maroc médiéval. Un empire de l'Afrique à l'Espagne, Musée du Louvre-Hazan, Paris, 2014, p. 182-184.

GILOTTE, Sophie, LANDOU, Fabienne, CALLÈDE, Fabien, « Albalat, une ville de gué fluvial (Romangordo, Cáceres) : étude préliminaire de son enceinte », Fortificações e Território na Península Ibérica e no Magreb (Séculos VI a XVI), I. C. Fernandes coord., Lisbonne, Edições Colibri & Campo Arqueológico de Mértola, 2013, p. 355-367.


Fig. 1. Situation du site d'Albalat sur fond de carte de la péninsule Ibérique et superposition de deux clichés (1956 et 2010) mettant en évidence la transformation de l'environnement après la mise en eau d'un barrage.

Fig. 2. Relevé topographique du site (enceinte : F. Callède & F. Landou, Inrap, 2011 ; sondages, état 2014 : A. Levray, M. García, K. Mercier & S. Gilotte).

Fig. 3. Niveau d'incendie dans la pièce servant de grenier.

Fig. 4. Plan schématique des principales structures (état 2014).

Fig. 5. Tableau typologique d'un échantillon de jarres d'époque almoravide.

Fig. 6. Modèle 3D de la maison ayant fait l'objet de consolidation issu d'une restitution photogrammétrique (M. García).